• jeremy977

Notre part de nuit, Mariana Enriquez

Par Caroline Dorka Fenech


En Argentine. In medias res. Cela commence par une tension. Entre un père et son fils. Juan, cardiopathe, mourant, emmène Gaspar, son enfant unique, en voiture. Juan est un père violent. Gaspar, lui, vient de perdre sa mère, morte dans un accident, il souffre de migraines. Leur situation est précaire, leur lien suspendu à leurs maladies. Juan risque de mourir avant d’atteindre leur destination. Il tient. Il aimerait offrir à son fils un autre destin que le sien. Il a brûlé ses dons de médium au service de l’Ordre, une organisation maléfique qui a exploité ses pouvoirs pour invoquer l’Obscurité et chercher à atteindre l’immortalité, « la continuité de la conscience », au prix de sacrifices sanglants. L’enfant aussi tient. Même s’il ignore tout de l’Ordre et qu’il doute. A chaque fois que son père le frappe, il affirme que c’est pour le protéger. Est-ce vrai ?

J’ai lu les 760 pages de Notre part de nuit dans un état de fascination.

Je pensais à Aragon. À sa préface aux Cloches de Bâle où il écrit en substance que, quelles que soient les tentatives de meurtre du genre romanesque, le roman, « ce moyen de connaissance » de l’espèce humaine, serait toujours réinventé.

C’est ce que fait Mariana Enriquez. Elle réinvente. Elle élabore un rythme inouï qui donne l’impression de progresser dans une forêt sombre où les bêtes surgissent sans prévenir et vous happent.

Fresque fantastico-gothique hallucinée remplie d’ossements, de rituels et d’étreintes sensuelles, ce roman immense semble le fruit d’une moraliste qui s’attaque à nos plus profondes blessures en invoquant les disparus et les morts, en tressant les faits historiques et les scènes d’imagination horrifiques, la dictature, la mort d’Omaira, la maison hantée, et en citant les poètes, comme s’il était impérieux de recourir à une pluralité de ressources expressives pour espérer apercevoir une infime vérité sur notre condition.

Car il est question, profondément, du mal. D’où vient le mal ? Est-il un héritage ? Une fatalité ? Peut-on s’en libérer ? Le questionnement se prolonge en ramifications et en métamorphoses vertigineuses.

Chef-d'œuvre.




4 vues0 commentaire